Le roi Nickel: Jean Mariotti en Nouvelle-Calédonie

1 February 2013

[Cordite Poetry Review published this piece only in its native French.
Resources for its translation were unavailable – KM]

S’il vous plaît lire les traductions en anglais de ses poèmes.


C’est ainsi que Mariotti s’est présenté en 1948 à l’éditeur Stock, donnant à voir les trajectoires qui font sa nouveauté dans le panorama de la littérature néo-calédonienne; il peut être ainsi considéré comme l’initiateur d’une modernité. Car son œuvre, qu’il entame à partir de 1920, apparaît comme une longue méditation sur la présence européenne en Nouvelle-Calédonie et dans la Pacifique. Son rapport au monde kanak contredit, en effet, le simple exotisme et le sensationnel dans la mesure où il en fait une matrice d’interrogations sur la présence européenne en Océanie. De fait, son œuvre est éloignée du document purement ethnographique proposé par Baudoux (la « vocation » accidentelle de ses contes et nouvelles), mais s’oriente plutôt vers la quête ou l’invention d’un geste fondateur et une compréhension renouvelée du monde kanak. Les notions d’interface, de biculturalisme, de transculturel ou d’hybridité sont également évoquées 1 comme marqueurs de cette modernité. L’implantation de Mariotti dans son pays natal est, en effet, des plus déterminantes, car placées sous le sceau de la colonisation pénale.

Jean Mariotti

Jean Mariottiphoto © Association des Amis de Jean Mariotti

C’est une vendetta qui amène son père Paul-Louis en Nouvelle-Calédonie en 1878; il a vingt et un ans. Après six années de bagne, il s’établit à La Foa. Devenu veuf en 1898, il s’installe à Farino, Marie-Louise lui avait donné cinq enfants. Il se remarie l’année suivante à Marguerite Aïna, italienne d’origine qui, le 23 août 1901, donnera naissance à Jean. Au plan biographique, Mariotti réalise donc une totalité inédite de l’Océanie coloniale: fils d’un ancien bagnard dont est issue sa mère, un frère dans les laboratoires de la S.L.N, une enfance kanak bercée de contes et de légendes … Il semble en mesure de proposer une parole où s’entrechoqueraient celles du bagnard, du pionnier, du colon, du « sauvage », et même du fonctionnaire de l’administration coloniale. L’enfance à Farino, c’est la propriété paternelle: douze frères et sœurs dont Jean est le septième. On y naît cavalier. C’est aussi l’élevage, les plantations de café, d’agrumes, une vigne expérimentale, une tannerie, mais surtout, la présence de la chefferie Kawa, qui, à travers la présence d’une nourrice bénévole, participe à la légendaire « initiation canaque » 2 du futur écrivain. C’est Watchouma de À bord de l’Incertaine (1942) qui se rebaptise Mandarine après avoir symboliquement adopté le jeune Jean-Claude, le double romanesque de Mariotti. On retrouve également un personnage dénommé Watchouma dans À la conquête du séjour paisible (1952). Sur le plan biographique, cette mère adoptive de l’auteur aurait pour nom véritable Aroua. La singularité de Mariotti serait donc dans sa « fréquentation des mondes »; celle qui pousse l’auteur, au début de son œuvre, à se définir, comme Jacques, le personnage de son premier roman Tout est peut-être inutile (1929), comme un « un produit hybride: fils d’un colon, un broussard, un sauvage qui a reçu l’éducation d’un civilisé ». C’est un lien à travers lequel il tente d’éviter l’angélisme et l’exotisme bigarrés, mais plutôt quasi filial, fondé sur une reconnaissance.

La vie de ce nouveau centre de colonisation qu’est Farino se constitue lentement et les Mariotti en sont des acteurs importants: le père devient le président de la Commission Municipale en 1910, la scolarité de Jean se déroule en toute sérénité et fait la fierté de tous. L’élève est doué, sa réussite au Certificat de Capacité coloniale en 1920, le mène au Lycée de Nouméa: il fait désormais partie de ces jeunes colons prometteurs prêts à se réaliser dans cette métropole rêvée, ceux qui vont enfin échapper au labeur colonial. Nous avons vu, dans l’annonce de l’inauguration de la Bibliothèque de Melbourne en 1871 et les Chroniques de 1872, à quel point le désir était déjà grand de dépasser ce stade de l’édification coloniale. Si bien que dans les années 1920, la petite cité coloniale de Nouméa apparait déjà comme l’avant-poste d’un urbanisme à la française. Là-bas, Mariotti commence à découvrir les arts et la littérature, les ambitions et la vocation artistiques s’affirment: il pense à devenir peintre, mais le cadre d’une ville coloniale demeure inévitablement étroit. 1922, l’année où débute son service militaire, est également celle des premières tentatives d’écriture. Un poète est né: l’exil à Paris est son point de départ.

  1. L’œuvre de Mariotti a fait l’objet de rééditions, d’éditions de textes inédits augmentés d’études critiques. Ce travail est entamé à partir de 1995, année du vingtième anniversaire de la disparition de l’auteur, par les Éditions Grain de Sable à Nouméa et le laboratoire Transcultures de l’Université de la Nouvelle-Calédonie. Les archives de Mariotti ont donc été étudiées avec l’aide de Faustine Bernut, la sœur de l’auteur, puis confiées au Service Territorial où leur consultation n’est pas encore possible
  2. C’est l’expression utilisée dans la brève présentation biographique des rééditions des œuvres de Mariotti par Les Éditions Grain de Sable.
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