1 Léon-Paul Fargue translation by Chris Holdaway

By and | 12 February 2026

La Drogue

À Marcel Raval.
Dans ce pays des enchantements, je considérais chaque chose avec une sorte d’inquiétude. De tout ce que j’apercevais, dans la ville, rien ne me paraissait être tel que mes yeux me le montraient. Il me semblait que, par la puissance infernale de certaines incantations, tout devait avoir été métamorphosé…

Apuleius

Si le soleil et la lune doutaient, ils s’éteindraient sur-le-champ.

William Blake


Il y avait longtemps que je m’en doutais. J’en étais sûr. Ne l’avais-je pas dit dans deux ou trois conversations ? Avais-je parlé ? Je n’avais pas vu dans leurs yeux qu’ils eussent entendu. Je ne pensais pas à la chose, elle me pensait ; je n’agissais pas, elle m’agissait. Je ne pouvais plus remonter, me retourner sur mes mobiles, plus me fixer, plus me rassembler. Traiter une affaire ? Et avec qui traitais-je ? Qui avais-je au juste en face de moi ? D’où montaient ces voix mates ? D’où m’arrivaient leurs assurances ? D’où sortaient ces mots baroques, flemmards, comme des champignons lents à se tendre ? Plus de confiance en la parole, plus de confiance en personne. Dans la rue, je circulais avec beaucoup de circonspection, de préambules, de repentirs, le côté par où l’on tourne offensé par les maisons, craignant le verre, louvoyant avec des ruses de chasseur, questionné brusquement par l’air nocturne, glissant comme une épave entre les sabords des boutiques, séchant dans les cafés, fourbu, parcheminé, mâchant du cuivre, torturé par une question mal posée, fixé longuement par une sorte de faille, un manque en pointe agaçant de blancheur. J’en croyais Pascal, qui sentait toujours un abîme à sa gauche. Voyais-je seulement l’énoncé du problème ? Il me souvenait de certaines périodes ardentes et dissimulées de mon enfance, pleines de rumeurs, de rayons humides et de larmes de plaisir, d’états de colère ou de silence, où le médecin de mes parents discernait de légers troubles, imputables, disait-il, à mon activité précoce, excédée d’impressions vives, que je n’avais garde de trahir, et qui me criblaient de baisers amers, de la part de quelque merveille implacable comme un coquillage dans une vitrine, l’atlas d’un dictionnaire d’histoire naturelle, un navire en miniature au musée de la marine, ou quelque jouet absurdement riche et que je ne pouvais posséder. Je n’ai jamais éprouvé plus dur le sentiment de l’impossible, sinon sur certaines montées de la fièvre où je travaillais comme une machine à faire entrer une masse indéterminée, mais considérable, dans un orifice imperceptible, comme une cathédrale dans le chas d’une aiguille ; à moins que, sur les chevaux de bois, l’ordre ne nous parvînt de nous suicider tous avec notre lance, sous peine de mort, avant l’arrêt complet du manège, qui commençait à ralentir, sous les yeux de ma mère, qui luttait pour me joindre avec une longue bête, se déformait comme un nuage, et ne pouvait plus me sauver.
         Cependant, la vie devenait intolérable. L’atmosphère se coagulait. Il m’arrivait de me lever brusquement en mangeant, de m’apercevoir que j’étais debout, couché, courant dans la foule, hors de propos et hors de tenue, toutes les cases de l’esprit découvertes. Naturellement, impossible de dormir. Je ne pouvais plus rien faire de propre. J’avais mis mes affaires en ordre. Je me hâtais comme un voiturier que la nuit gagne. Je me débattais comme un malade qui ne se défend pas mal, mais d’un peu plus bas, avec un peu plus de mouvements inutiles, et qui souffle un peu plus fort que la veille. C’était trop long à se dessiner, en horizontale ou en verticale. Il fallait que je gagne ou que ça casse. Comment ça s’est fait, je n’en sais plus rien. Le savant lâche le problème qu’il fatigue, où le crayon glisse, où l’esprit s’endort en mordillant. Quelque jour, au matin d’un sommeil réparateur, il est réveillé par la solution. Le tri s’est fait. J’ai tant et tant secoué l’arbre que les fruits pourris en sont tombés. Le prévenu, moutonné, s’est mis à table. La question était si tendue qu’elle a chanté. J’ai reçu enfin l’avertissement. Je me suis levé, je suis parti, comme on court jouer, quand on sent la veine. L’énoncé du problème et sa solution se télescopaient. Tout devenait clair. Il n’y avait qu’à suivre. Je suis descendu. J’en ai suivi un.
         Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ? Quels signes sur lui me donnaient l’éveil ? Imperceptibles dans ma mémoire. Il était grand, bien vêtu, marchant carré. Je n’avais pas de peine à ne pas le perdre. Il tirait ses lignes, ses pauses, ses entrées, ses sorties, dans les galeries de la termitière. Il faisait sa journée comme un passant quelconque. Il jouait son rôle de bête à fromage. Je l’ai vu s’enfoncer dans les maîtres d’hôtel et les vitrines en veilleuse d’un palace. Je l’attendais à tout hasard. Il y est resté près de deux heures, et c’est ce qui m’a donné le plus de mal. Enfin, le voilà qui ressuscite. Il me traîne comme un remorqueur, d’une corde invisible. Il tourne un long moment dans un square avec inquiétude, au point que je crois qu’il rate un rendez-vous. Non ? Repart. Bureau de tabac, trois boutiques. Quartiers non conformes… Les Halles, la rue Saint-Denis, le boulevard de la Chapelle. Je traverse tout ce que j’aime. Dans des rues écartées, sur des voies de garage, nous longeons des haies de putains architecturales, d’un style qui se perd, roulant comme des locomotives en manœuvre, ou s’allumant aux hublots de quelque entrepont. Pas de blagues, l’œil à mon homme ! Ses feintes sont un peu larges. La journée s’avance et les pieds durcissent. Va-t-il faire le tour du monde ? Il a passé par l’Olympia, qui a une sortie rue Caumartin. Il est entré dans les maisons à double issue qui portent le no 18 de la rue Pigalle et le no 56 du faubourg Saint-Honoré. Il en est ressorti loyalement, la rosse. Cependant, je commençais à ouvrir l’œil, car je sentais le fil mollir.
         Il traversa la rue Royale. C’est à ce moment que je le perdis, dans l’écrase-nez d’un embouteillage. Je crus le voir prendre une voiture, qui se brouilla dans un peloton remis en marche. Je sautai moi-même dans une voiture, mais, là, je n’étais plus sûr, et je fis suivre à tout hasard. Cette poursuite me menait si loin que le doute commençait de m’envahir, combattu par une sonnette intime… Nous étions aux Buttes-Chaumont. La voiture présumée ralentit. Je pressai mon chauffeur. Nous la dépassâmes. Elle était vide.
         Le jour baissait. Plus rien à faire. Ma course réglée, je m’en retournais par la rue Bolivar, agitant des trousseaux de faux calculs, quand je vis venir à moi mon homme, à pied, marchant à grandes enjambées, la tête obstinément et complètement tournée en arrière, et comme dévissée. Je l’évitai, revins sur mes pas. Je sentais les événements se précipiter, j’entendais battre mon cœur. Je repris la chasse, mais je le suivis sur l’autre trottoir, à cause de sa tête. Il s’engagea, sans paraître m’avoir remarqué, dans la rue des Mignottes, puis dans la rue des Solitaires, et voici ce qui se passa.

Son allure devint saccadée, puis onduleuse, sa tête s’ourla d’un liséré bizarre, les bords de son corps, puis le centre, commencèrent à s’éclaircir, laissant voir par transparence, et comme à travers un verre fumé, tout l’échafaud, tous les juchoirs, tout ce qu’il avait dans ses poches, tout ce qu’il avait mangé, comme une besace à la Cardan, puis le tortil d’un colorant intense, on devait le soigner au bleu de méthylène, puis les passants, qui se faisaient rares, puis les maisons, puis le ciel. Brusquement, il s’arrêta, je n’eus que le temps de me jeter en arrière, le trottoir se fonça en rond autour de ses pieds, comme mouillé de la bruine circulaire d’une rôtissoire, il devint diaphane et s’enfonça, comme un sac de verre silencieux, dans le sol. Il y eut un grésillement bas, le trottoir souleva deux ou trois grosses cloques, avec un clappement assez fort, tout rentra dans l’ordre, j’avais gagné.
         Depuis lors, je ne lâche plus la chasse. Quel jour suis-je allé chez moi ? Tant, et tant, qui ne sont pas vrais ! La plupart ne sont pas vrais ! Ça se passe de tant de façons différentes ! Il y en a qui fument doucement, comme une émission solfatarienne, ou quittent le sol, comme un gréement squelettique, ou presque invisibles s’enlèvent, comme un ballon qu’un enfant lâche. Une femme monte, les cheveux droits, la jupe retournée comme une bobèche. Je ne sais pas si les autres les voient, moi je les vois. D’autres s’enfoncent dans une paroi poreuse, absorbés comme par un buvard. Un jour, j’en ai vu deux s’enfoncer à la même place, dans le mur d’une usine. La nuit nous cernait. Leur double contour devint lisible comme une encre sympathique et demeura longtemps lumineux sur la pierre. Où sont-ils ? Je ne pouvais quitter ce mur palimpseste. L’un d’eux parut vouloir remonter. Je m’enfuis. Il y en a qui surgissent sur place, presque sous vos pas, comme un fantôme de poussière d’une bouche de chaleur, armés de pied en cap, avec leur canne et leur serviette. Et il y a les échanges, il y a les rachats, les mauvais numéros, les remplaçants, les permutants, les ordonnances, les substitutions, les volontaires, ah, toutes sortes de combinaisons et de ressources, un mouvement monstrueux, perdu dans la bagarre, une navette silencieuse, un va-et-vient discret de la vie à la mort. Les raisons des vivants et des morts se balancent. L’amour et la mort ont fait leurs premières armes dans la mer. Ils s’entortillent, ils se dépistent dans la pierre. Jusqu’où font-ils des armes ensemble ? Le texte serré du troupeau t’en impose. Fuseaux de fumée, acrobates qui marchent sur une boule, louches bateaux ramenés dans une anse, rôdeurs obèses, requins-marteaux de la mer pierreuse, qui se déchirent aux brisants des rues, qui se décousent de proche en proche, mailles graisseuses sur le ciel. Espèce de tam-tam sourd d’organes, danse macabre de molles massues, migrations de lettres de deuil, ordre dispersé, service en campagne cantonné dans des géodes, pour des apartés pleins de chiffres, des accouplements de vers bavards, de blattes goulues, des trocs poisseux et sonores, circonvenant les maisons comme une écume sale et sombre. Il s’agit de démêler les ressemblances trompeuses, les souvenirs d’avec les démons en visite, les figurants d’avec les revenants, les figures venues avant terme des limbes, les carottiers, les simulateurs, les réincarnés précoces, les transfuges de la mort, la pensée criminelle provisoirement formée, gonflée comme un mufle de vapeur, le corps astral voleur de vêtements. On t’a fait ton pardessus dans un café ? Ne cherche pas, ce n’est pas un autre. Quel travail ! Une patience inflexible t’en donne la maîtrise. Si tu fixes sur la grève un pou de mer entre mille poux de mer, si tu ne le quittes pas des yeux, tu le fascines. Les autres s’en vont, dans un frémissement multiplié, sassés par la peur, lui reste sur place, avec son gros œil. Tu en fais autant pour un insecte dans la campagne. Ton regard lui pèse. Tu peux le voir prendre du dos, cisailler à vide avec ses pinces, dresser d’un coup sec les volets de ses élytres, découvrir un petit moteur qui te donne envie de faire ta prière, et, quand tu le lâches, fondre dans le ciel avec un mot triste… Comme ces petits, j’ai pincé les hommes. Alors j’ai vu, oui, j’ai vu : qu’il y avait de drôles de corps. Un jour, j’ai rencontré trois fois mon ami. Deux fois sur ses yeux, ce n’était pas lui. La troisième, il m’a parlé. J’ai pris peur et j’ai filé dans la foule. La boulangère du carrefour fut abusée pendant deux ans par un amant des plus léger qui ne venait de là-bas que pour elle. Il faut distinguer les personnes. Je t’apprendrai bien à les suivre. J’en ai choppé comme ça beaucoup qui ne circulaient dans leur complet et sous leur chapeau que pendant une heure, et je les couvais jusqu’au moment où ils s’enfonçaient lâchement dans le sol. Il y a beaucoup de points nourriciers, de filons de fuite, il y a beaucoup de chausse-trapes divines, pièges incompris, dionées mystérieuses, opercules qui cèdent, points d’enlisement, larynx de la pierre, séquestrations obscures, exécutions sans jugement. J’entends parfois dans la foule un grelot bizarre. Je distingue, du bruit des voitures, une sourde semonce qui vient du large. Quelqu’un dit : Il va faire de l’orage. Près de midi, les sens s’exaltent. Au bord du soir, les courants fraîchissent, la pierre tournante ne ballotte plus d’épaves, les mouches s’envolent des courroies mortes, la lumière se déshabille aux fenêtres, et je me souviens que la paix était bonne. Alors, je débouche ma solitude, fourrée d’une science durement acquise, et je la respire dans les ténèbres.

Un jour, l’esprit divin nous assaille. Il en a assez d’achopper contre sa matière. C’est nous qui sommes la matière, cet esprit qui s’est induré. Il est fatigué de sentir dans sa flamme ces lourdes mouches incombustibles ; il est démangé de sentir dans son ventre, au fil le plus fin de son sang, ces bulles salines, ces calculs, ces échardes sales, ces pailles avares, ces réserves tristes, ces sinus fongueux, cette question remuante, insupportable, que nous sommes. Alors, il nous lance une bouée, il nous passe une drogue, il nous empoisonne, il nous rumine et il nous digère. Résorption catalytique, précipité spirituel, dissociation chimique foudroyante, tout ce que vous voudrez… Sur quelque point que nous passions, sur quelque chaussée de l’espace et dans quelque métamorphose, à travers les siècles des siècles, nous aurons l’honneur de faire des échanges avec cet Esprit inconcevable. Parfois, il rapetisse le monde, pendant un temps incalculable. Il supprime un moment le temps, l’espace et la matière, jusqu’à nous rendre tous invisibles. Mais quelqu’un s’en aperçoit-il ? Car le monde reste à l’échelle. Toi, peut-être, chez qui l’adaptation ne se fait pas vite, avec tes manies, tes lenteurs, ta plasticité particulière, tes intuitions interminables. Chh ! Que rien de raisonneur ne vienne infecter ton flair de Dieu. Je m’accroche parfois à ses vergues, et je me survole à sa poursuite, dans la quatrième dimension, la radiante. Cependant, j’étais un pauvre homme, et j’aurais voulu rester dans mon trou, petit maître d’anthologie, subtil insecte du génie, de l’amitié ou de l’amour. Trop tard. Je ne peux plus être un artiste. Je ne peux plus me tenir tranquille. J’entends derrière moi, comme un train dans la nuit, retentir des cris qui me gagnent de vitesse. Si je veux garder ma distance, il faut que je chasse moi-même quelque chose, il faut que je piste un de ces danseurs noirs, qui font tant de mal, et qu’on prend sur le fait de n’être pas des hommes ! Je les suis, rongés par leur pensée, dissous par elle comme par un mordant, par l’indifférence ou par l’extase. Ils ne répondent plus à l’Éternel plasmagénète. Ils n’entendent plus Dieu leur dire qu’ils existent. Alors, ils doutent d’eux-mêmes et s’effondrent. Ils meurent d’une attaque de scepticisme, comme on meurt par septicémie. Sensibilité différentielle à Dieu. Mais je veux savoir comment ça se passe !
         Ah ! je suis un fantôme occidental actif ! Cette relève, que je me demande si souvent, qu’en ferais-je ? Il faut que je brasse, que je m’affaire, que je chasse, les hommes, l’autobus, ou Dieu. Frappe les fesses de la terre avec ton fléau de cuir, cours ton petit bonhomme de chemin, Babonin. Çakya-Mouni ne peut rien pour toi, pâtiras !

 


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